Un mois après la prestation de  la très mystérieuse Lykke Li à la Maroquinerie, les Zindés sont de nouveau mandatés pour vous chroniquer une soirée 100% suédoise dans la petite salle des Buttes-Chaumont. Portant le nom de « Festival ÅÄÖ », cette suite de concerts met à l’honneur des artistes scandinaves sur cinq soirées successives. La date d’ouverture s’est faite le 1er décembre dernier.

Il est un peu moins de 20h et Prince of Assyria monte sur scène pour assurer une première partie élégante et dépouillée. Le chanteur Ninos Dankha, accompagné seulement d’une guitariste et d’un pianiste s’installe sur un tabouret de bar et se réfugie derrière une guitare qui n’est curieusement pas reprise par la sono. Le songwriter irako-suédois a un peu de mal à se débarrasser de sa nervosité, ce qui ne l’empêche pas de nous interpréter sa pop-folk sombre, intense et mélancolique avec énormément de talent.

En réduisant ses chansons à un accompagnement minimaliste, Ninos focalise l’attention du public sur lui-seul et nous comble de nuances stylées alternant une voix presque chuchotée avec des envolées puissantes (« Whatever you want »).

Ce candidat potentiel à la succession de Leonard Cohen fait rouler ses grands yeux noirs malicieux à la fin de chaque chanson et en profite pour lâcher des sourires chaleureux et présenter ses musiciens.  Au milieu du set, la guitariste crée d’ailleurs la surprise en révèlant une voix délicate à la Emiliana Torrini. On a à peine le temps de tomber sous le charme de ce Devandra Banhardt scandinave, il faut laisser place à la grande Anna Järvinen.

http://www.myspace.com/princeofassyria

Anna Järvinen, artiste méconnue en France, a cette particularité de chanter en suédois. Mais ça ne me gêne pas plus que ça, ayant complètement craqué sur Dungen au milieu des années 2000. Et puis c’est bien un festival de pop suédoise, alors personne ne se formalise. Avec ses faux airs de Brigitte Lahaye et de Geraldine Chaplin, Anna arrive nonchalamment sur scène et fait tomber son harmonica dans le woofer du retour. Après quelques tentatives infructueuses, elle récupère enfin son instrument et s’installe au micro. Accompagnée par Fredrik Swahn au piano et à la guitare, cette jeune femme filiforme nous sert une voix puissante à la Nina Persson assortie de quelques intonations à la Tori Amos. Sa Pop folk nous emporte facilement et on se dit que ses chansons pourraient faire office de bande son sur la route 66 tant ses compositions clignent de l’œil à Springsteen et Dylan.

http://www.myspace.com/annajarvinen

Jay-Jay Johanson arrive enfin sur scène et commence son set par un « She’s Mine But I’m Not Hers » accompagné seulement par son pianiste. Avec ses cheveux longs, sa barbe un peu hirsute et sa chemise de bucheron, le crooner à la voix d’ange semble être ce soir un compromis parfait entre Gandalf et Kurt Cobain. L’air abattu en plus. Le titre aux intonations Jazzy se termine et il salue le public avec un grand sourire avant de boire quelques gorgées de pur malt.

Sur les titres qui vont suivre, Jay-Jay va lancer des boucles depuis son Mac en laissant son pianiste jouer par dessus. C’est une façon un peu bizarre de concevoir un concert dit « acoustique » mais le dandy electro-jazz fait preuve d’un charisme et d’une gentillesse qui font qu’on peut presque tout lui pardonner. Surtout après 8 albums réalisés sur 15 ans sans aucune faute de goût.

Car de la magie chez ce compositeur surdoué, il y en a un paquet. Un titre comme « She doesn’t live here anymore » renvoie l’auditeur le plus endurci à toutes ses déceptions amoureuses et pourtant il ne peut que savourer cette chanson comme un bon cigare dans un fauteuil club. Tandis que le pianiste décompose la ligne mélodique au Rhodes, on oublie la tricherie de la boucle et on se laisse porter par cette voix suave sur des beats rythm’n'blues au grain de vinyl. Le souffle de la Rickenbacker à la reverbe vintage nous porte complètement et ces violons langoureux et dramatiques achèvent un atterrissage en douceur.

Suit « Wonder Wonders », premier extrait de l’album « Self Portrait », où des cordes gainsbourgeoises étouffées viennent soutenir une rythmique jazzy à la contrebasse déglinguée. Le chanteur enchaîne avec « Suicide is Painless ». Le crooner nous explique que la chanson a été interprétée pour la première fois pendant une Black Session en 1997; Françis Lenoir lui ayant expressément demandé d’y faire figurer une reprise. Ce soir, Jay-Jay Johanson n’est pas avare d’anecdotes : sur le titre suivant, « Only For You », il nous avoue l’avoir joué pour la première fois lors du Baptême de son fils. Touchant. Après « Far away », et « My mother’s grave », le suédois enchaîne sur « Monologue » tiré de son prochain album « Spellbound »).

Arrive ensuite « Rush » (compo clin d’œil au titre de 10 CC : « I’m Not in Love ») puis les cordes élégantes de « Tomorrow », suivies par un « On the radio » interprété ce soir en version down tempo sur des nappes de violons assez rafraichissantes. Jay-Jay Johanson nous parle beaucoup de Paris, ville où il a passé une année à la fin des années 90, à écouter des compositeurs tels que Michel Legrand. Bonne introduction à son « Milan Madrid Chicago Paris » suivi de près par « Dilemma ». Le natif de Trolläten marque ensuite une pause et nous avoue être particulièrement nerveux. Il regrette avec humour de ne pas avoir plus de whisky sous le coude et finit le concert avec « It Hurts Me So » et le Trip Hop mélancolique d’ « I’m older now ».

Jay-Jay est très rapidement rappelé sur scène. Un guitariste vient les rejoindre et accompagnera le chanteur sur « The Girl I Love is Gone », joué seulement à la guitare et au piano. C’est jouissif. On se demande pourquoi le troisième musicien n’a pas pris la place des boucles dès le départ.  Les suédois terminent cette soirée assez logiquement par « Alone again » et « Believe in us ».
En sortant de la Maroquinerie, on est certes un peu déçus par le choix des boucles et on aurait préféré que le concept de concert acoustique s’applique également à la tête d’affiche. Mais la seule présence du bonhomme aura largement suffit à illuminer cette première date de Décembre placée sous pavillon suédois.

http://www.myspace.com/jayjayjohanson

Nicolas Ferney – Photos par Sandrine Cellard