Festival Terres du Son 2010
Alors que nous avons un timing très minuté avec certains artistes, aucune consigne ne nous est donnée au moment d’interviewer Alexis HK. On en profite donc pour le laisser parler… Et dieu sait qu’il en a des choses à dire! Rencontre avec le très bavard et non moins charmant Alexis HK.
Alexis HK selon Alexis HK, ça donne quoi?
Ça c’est la première question? …alors… Est ce que vous voulez un point de vue sociologique? Un point de vue métaphysique? Ou un point de vue anthropologique? Je plaisante!
Alors déjà, je pense que Alexis HK, c’est un mec qui a un gros problème d’identité. Sinon il s’appellerait pas Alexis HK… En fait, moi je m’appelle Alexis Djoshkounian au départ et vous aurez remarqué qu’Alexis HK, c’est pas vraiment un nom. Personne ne peut s’appeler HK, ça n’est jamais arrivé dans l’histoire des patronymes. Parce que j’avais un nom super compliqué, que personne n’arrive à prononcer depuis mon enfance, j’ai donc été obligé de prendre les deux lettres du milieu de mon nom, pour faire quelques chose de plus simple, cet espèce de nom de code un peu bizarre. Mais quand on se présente sous un nom de code, c’est déjà qu’on a un problème d’identité. Problème d’identité que j’essaie de renverser ou pas, en m’exprimant au travers de chansons. Si possible qui racontent des histoires, qui racontent des choses, qui donnent un ressenti à la fois amusé et un peu angoissé aussi sur les choses. Donc voilà, Alexis HK c’est un espèce de chanteur comme ça, qui essaie de faire sa petite route paisiblement, dans un milieu parfois hostile mais qui s’amuse beaucoup en faisant ce qu’il fait et qui compte bien continuer encore longtemps.
Tu dis que l’écriture de tes premières chansons t’a servie de soutien thérapeutique…
Est ce que ça va mieux? Non pas du tout! Ça va pas mieux du tout! J’ai écrit ça parce que j’ai moi-même fait ma bio. Une fois de plus, ça corrobore un certain problème d’identité, car personne ne fait lui-même sa bio, finalement!
Moi, pour ma part j’ai écrit ça dans ma bio, parce que je trouve ça drôle de parler de l’adolescence comme d’un mal qu’il faut soigner, et ma façon de le soigner c’était d’écrire des chansons. D’abord, de chanter des chansons de gens que j’aimais beaucoup, et ensuite de commencer à écrire mes premières chansons, très très pourries au début, puis un petit peu moins pourries. Puis on essaie souvent d’aller vers le moins pourri, vers le moins naze… mais au début c’était quand même très très mauvais… Et donc effectivement, ça constitue un soutien je pense, pour tous les gens qui se prétendent artistes. Si vous en croisez d’autres, vous verrez qu’ils ont toujours un petit problème de représentation avec eux mêmes. S’ils font ce métier, c’est pour aller vers le monde, avoir une forme d’accès à travers le monde, sinon ils restent tout seul dans leur chambre avec leur synthé… Donc je n’échappe pas à cette règle, je crois que ça m’a aidé parce que j’étais d’un naturel assez réservé et que je me suis dit « ton gros défi à toi, vu ta personnalité, ça serait de pouvoir monter sur scène avec une guitare, chanter une chanson que t’as écrite, et que les gens l’aiment bien. Si t’arrives à faire ça, t’auras vraiment franchi un cap thérapeutique. »
Cet exutoire, c’est l’écriture? La scène?
De tout. Tout ce qui compose ce métier. Je le trouve intéressant parce que c’est à la fois plein de petites disciplines individuelles et en même temps, il faut obtenir une grosse globalité; quelque chose de cohérent, donc ça me plaît beaucoup. Et puis surtout, parce que c’est infini. Avant de devenir véritablement artiste – là, c’est pareil, je parle en mon nom mais je parle au nom de tous les gens qui partagent l’affiche avec moi -, je pense qu’on les appelle « artistes », mais en fait pour l’instant ce sont de « petits artisans ». Et le jour où on devient artiste, c’est le jour où on a des années et des années de pratique, qu’on arrive à une sérénité, à un détachement, qui fait que là, on peut toucher à la grâce. Donc c’est pour ça que j’aime ça, parce que c’est infini, qu’on a toute la vie pour le faire. Je me donne pas entre vingt et trente-cinq ans. Je me donne jusqu’à quatre-vingt ans pour arriver à faire des choses bien artistiquement.
Il y a des gens pour toi qui ont atteint cette grâce?
Je pense qu’il y a des gens qui l’ont touchée plus ou moins tôt, mais pour moi, Jacques Brel c’est quelqu’un qui a été touché par la grâce. A un moment donné, il était tellement angoissé par le fait de mourir, il a tellement compris avant les autres qu’il allait mourir, question à laquelle cherche à échapper la plus part de nos contemporains… Lui, ça a été tellement son postulat de départ, que finalement toute sa création ça a été une sorte de fuite en avant, vers la grâce. Avant de mourir, avant de partir. Lui, vraiment, pour moi, il représente ce symbole là. Après pour moi, c’est les musiciens classiques qui parviennent à ça. La plupart du temps, ils vont vers des émotions sans même parler, y’a pas de mots, très peu, à part dans l’opéra… Je pense aux grands musiciens classiques en général, aux musiciens dont on parle encore aujourd’hui alors qu’ils sont morts depuis trois siècles. Ils ont touchés une éternité, mais chacun a sa façon de parvenir à la grâce. Je crois que Georges Brassens – moi je cite toujours les Grands Patrons – dans sa simplicité, avec sa guitare qui sonnait bizarrement, et puis sa poésie extraordinaire mêlée d’humilité, de recul et de subversion, c’est une façon d’obtenir sa grâce à lui, son passeport à lui vers l’éternité.
Pour moi, y’a du chemin avant d’obtenir ça, avant d’arriver là. Et il faut prendre le temps, moi c’est ce que je fais. C’est ma vision des choses, j’estime pas qu’elle est universelle mais c’est comme ça que je vois ma route à moi.
D’ailleurs un jour peut-être, je serai un grand artiste. Pour l’instant, « travaille, continue, réfléchis, vas bosser ». Parce que plus je fais ce métier, plus je le sacralise en fait. Plus je me rends compte qu’obtenir des choses artistiquement valables, que ça ne soit pas que des anecdotes artistiques, un single tout pourri en radio qui marche bien à un moment donné… Des choses profondes, qui touchent les gens vraiment dans leur intimité, dans ce qu’ils ont de plus secret, dans ce qu’ils ont de caché, que ça leur parle et qu’ils le partagent avec vous.
Il faut vraiment du temps pour contempler et se contempler aussi, là je vais dans la bonne direction…
Tu parles des « Grands Patrons », quelles sont justement tes sources d’inspiration? 
En fait, j’ai des Patrons, mais maintenant ça ne représente plus trop une souche d’inspiration parce que je suis trop vieux maintenant, pour être inspiré par l’écriture d’autres gens. Il faut que je trouve mes trucs à moi, j’ai plus le choix. Quand on est plus jeune dans le métier, on a vraiment des sources d’inspiration, des gens… Voilà, je citais Brel, Brassens. Moi c’est vraiment mon berceau en chanson française pure et dure. Des gens qui reviendront toujours sur le tapis jusqu’à la fin de ma vie. Mais ils ne constituent plus une source d’inspiration, ils constituent plutôt une sorte de firmament de l’accomplissement artistique. Mais il faut s’en détacher absolument pour faire des choses à soi…
Qu’est ce qui donc te touche et t’incite à l’écriture?
Moi, y’a deux postulats qui peuvent inspirer mes chansons. C’est d’abord le caractère singulier de ce qu’on vit, de ce qu’on est, de cette aventure… C’est vrai qu’on a tendance à s’habituer à la vie, à penser qu’on a toujours été là et qu’on sera toujours là. Mais finalement, c’est pas vraiment le cas et donc ça fait de nous des personnes, des créatures assez singulières et ça, ça m’inspire vraiment.
Parce qu’à partir du moment ou il faut vider de leurs substances des idées reçues sur l’existence et sur tous les modèles qu’on nous vend aujourd’hui, comme si tout ça était de l’ordre de l’évidence, alors que rien n’est évident… ça, ça peut m’inspirer. Ça, ça peut vider le terrain pour me laisser de la place pour commencer à écrire. Et le fait de savoir qu’on va mourir un jour ça me permet – sans tomber du tout dans un truc morbide – d’être dans une interrogation réelle justement, parce qu’à moment donné on peut effectivement penser que notre présence ici est évidente et éternelle… alors qu’il n’en est rien. Ça me parle vraiment, ça me plaît vraiment. Moi j’ai besoin d’idées socles en fait. Puis ensuite, une fois qu’on a ces deux bornes là, entre les deux, y’a des anecdotes de gens qui circulent et on se débrouille pour raconter des histoires, pour être inspiré, pour être amusé aussi. Pour réussir à être amusé, même si en ce moment les gens m’amusent de moins en moins. Je trouve qu’on traverse vraiment une période difficile où j’ai l’impression qu’on a de plus en plus de mal à avoir de la dérision et de l’autodérision. Mais voilà, faut trouver une vision des choses, faut bien réfléchir à ce qu’on pourrait avoir à dire. Et surtout ne rien dire, si on a rien à dire. Moi, si je dois passer cinq ans entre deux albums parce que j’ai considéré que j’ai rien à dire, je le ferai. Le devoir d’écrire pour moi, il n’existe pas.
Par rapport à ton album, pourquoi une telle référence au film « Les Affranchis » de Scorcese?
Mais parce qu’on est dans un monde d’escrocs, chère Madame! (rires)
Parce que ce film « Les Affranchis » m’a beaucoup marqué, à plein d’égards. Je trouve que c’est une œuvre vraiment très réussie. Cinématographiquement parlant, que ça soit les personnes, les acteurs, l’image ou l’histoire qui m’a vraiment beaucoup plu. Et surtout, c’était un film dont les codes moraux sont complètement inversés. On s’attache à des gens qui sont foncièrement malhonnêtes, qui volent des camions, qui dealent de la drogue. En même temps on aime bien leur présence et quand y’en a un qui tape à coups de pied dans le ventre d’un mec, par terre, on a une espèce de jouissance. Martin Scorcese en faisant ce film, il a fait un exploit dialectique incroyable. Il a réussi à nous faire aimer des gens méchants, et en même temps, il est pas loin d’une certaine réalité d’aujourd’hui, qui est qu’on est un peu gouverné par des escrocs, on le sait. C’est un peu un modèle, ce gangster en costard. Donc c’est ça qui me plaisait, et j’ai voulu en faire un peu un comparatif avec les chanteurs de chanson française. Parce que je trouve ça hyper kitsch d’être chanteur de chanson française par rapport au fait d’être gangster, dans un film de Scorcese. C’est ultra kitsch, c’est pour ça que dans mon clip, ils jouent au Scrabble. Y’a un côté français… très fermé… Et en même temps, c’est des marginaux, les chanteurs. C’est ce que je répète parce qu’on me pose souvent la question. C’est le côté marginal qui m’intéresse. Etre chanteur aujourd’hui, c’est faire carrière comme on ferait carrière dans le milieu de la mafia. Il faut essayer d’obtenir des trophées, du succès, une bonne réputation, et puis tomber et se relever. Essayer de se relever à un moment donné ou ne jamais se relever. Finir dans la drogue… Comme le chante je crois, le groupe nantais « Hocus Pocus » qui parle d’une chanteuse. Au début, elle était chanteuse, elle a été reconvertie en mannequin puis elle s’est reconvertie en junkie*… Donc voilà, c’était marrant comme comparatif. J’étais très amusé et surtout, ça se voulait très cinématographique. Prendre une référence cinématographique pour mettre soi-même un peu de couleurs dans ce qu’on pourrait avoir à écrire et pas faire de la chanson française trop rance.
Il y a une sacrée distribution dans ce clip: d’Olivia Ruiz à Charles Aznavour, en passant par Juliette pour ne citer qu’eux. Pourquoi un tel choix et comment arrive-t-on à fédérer autant de guests sur un clip?
C’est pas un choix. Les gens qui sont venus, je ne les ai pas choisis.
Moi j’avais dit à mes éditeurs, « Cet album s’appelle Les Affranchis, donc il faut que le premier single ce soit Les Affranchis. Si on veut faire un clip, ça serait bien que des chanteurs viennent jouer Les Affranchis ». J’avais dit ça, en me disant « Ils vont me prendre pour un malade mental, ça va jamais se faire! »… Et ils m’ont pris au mot. Et là, je reçois des mails: Olivia Ruiz Ok, Charles Aznavour Ok. J’hallucinais complètement. Donc y’en avait que je connaissais plus ou moins intimement, pour la plupart je connaissais leur musique. Mais ils sont tous venus un dimanche, faire ce clip et c’est un bon souvenir, c’est clair! Et ils se sont bien marrés. Y’avait Yves Duteil qui avait une grosse montre comme moi, alors que même en gangster, il ressemble un peu à un conseiller du Crédit Lyonnais! C’est juste trop sympa. Guidoni, Juliette et plein d’autres. Julie Zenatti, Armande Altaï, Michel Fugain il est énorme! Et puis Jean Fauque, c’est quand même l’auteur de Bashung, c’est un mec incroyable. En plus, il a vraiment joué le truc à fond, super bien. Si vous avez l’occasion de le remater, ce sera le « Où est Charlie? ».
Mais voilà c’était pas des choix délibérés, parce que si j’avais commencé à dire « Je voudrais lui, lui, lui… » ça ne se serait jamais fait. Il fallait laisser la liberté aux gens, leur envoyer le single, le projet, c’était oui ou c’était non. Et ils ont répondu « oui » en grand nombre!
Ta tournée se clôture par un concert à l’Olympia le 6 décembre prochain. Que retires-tu de cette expérience?
Cet album ça aura été une belle aventure. Déjà, on n’a pas de maison de disques… On se permet de faire ce genre de clip, on a l’Olympia, ce genre de choses sans maison de disques! Pour moi, en matière de projet indépendant, c’est un peu un cas d’école. On a vendu pas mal, on a fait deux, trois bonnes télés, c’est un peu monté en puissance… Je suis fier de ce projet, par la façon dont ça se passait humainement avec les gens qui m’entouraient. Je suis très fier. Et puis ça se termine par un Olympia, qu’est ce qu’on peut demander de plus?
Ça a de la gueule! C’est peut-être ça, la phrase de conclusion!
Une appréhension de l’Olympia?
Non, un plaisir! Bonheur, chaleur, plaisir!
On va être en famille. Ma compagne va faire la première partie avec son groupe. C’est vraiment conçu comme tout sauf la date parisienne stressante mais plutôt comme le moment familial. Le dernier plaisir avant la fin de la tournée. Le luxe c’est que ça se passe à l’Olympia mais pour l’esprit, c’est que du plaisir!
Et l’après Olympia?
Là, on a un livre pour enfants qu’on a fait avec ma compagne, qui s’appelle « Ronchonchon et compagnie » qui va sortir à la fin de l’année et qui est en rapport avec la chanson. C’est tout une histoire qui a été écrite à partir des personnages de la chanson. On s’est beaucoup amusé à le faire. Et donc voilà, une fin d’année en librairie, dans les bacs… Puis après, y’aura un nouvel album qui va se préparer tout au long de l’année prochaine et qui sortira s’il est prêt, si j’ai envie. … Mais c’est bien! En ce moment c’est bien!
Isabelle
* Hocus Pocus, « Recyclé » (Ce mannequin reconvertie en actrice, reconvertie en chanteuse, reconvertie en junkie)


